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2 Jun 2026
Depuis que NAQD est devenu un véritable projet, et que j’ai décidé d’y consacrer tout mon temps avec l’équipe, j’ai voulu placer dans les bureaux un petit morceau de tout ce qui compte pour moi.
À l’entrée, j’ai accroché des affiches que j’ai longtemps cherchées avant de les trouver :
l’annonce du concert de Fairouz à Baalbeck en 1961,
l’affiche du film Avengers: Age of Ultron,
une image portant cette phrase de Mahmoud Darwich :
« Tiens-toi à l’angle du rêve et combats»
et une dernière affiche que nous n’avons trouvée nulle part. Alors, nous l’avons faite nous-mêmes.
Elle reprend le titre d’un article de Samir Kassir, écrit exactement un mois après le 14 mars 2005, publié le 15 avril :

J’aime cette phrase depuis mon enfance, depuis les premiers instants de ma conscience politique. J’y entendais un élan, une poussée vers l’avant, un rappel quotidien que la réalité qui nous entoure n’est pas éternelle, et qu’il est possible de la changer.
Avec le temps, et à mesure que les injustices s’accumulaient, repousser le désespoir semblait devenir chaque jour plus difficile, plus lointain. Il m’est arrivé de me dire que Samir Kassir lui-même n’avait peut-être pas imaginé que le monde puisse dériver à ce point vers l’irrationnel et l’absurde, jusqu’à faire de la sortie du désespoir une mission presque impossible.
Mais ce que je ne comprenais pas encore, c’est qu’entre le presque impossible et l’impossible, il y a toute la différence du monde.
Le presque impossible n’est pas impossible.
Tout comme le désespoir n’est pas une fatalité.
C’est ce que certaines expériences, certaines scènes, certains événements récents m’ont appris. Et c’est ce que Samir savait déjà très bien, il y a plus de vingt et un ans.
Lorsque la majorité des élites politiques et médiatiques au Liban s’étaient résignées à l’idée que l’influence d’Assad, de son armée et de ses relais politiques était impossible à faire disparaître, elles se sont adaptées à la réalité. Elles l’ont avalée. Elles sont devenues comme des champignons aux marges du régime, se nourrissant de sa corruption.
Samir Kassir, lui, avec une poignée d’autres, avait compris que la réalité n’est ni éternelle, ni fermée. Qu’elle peut être changée. Pas seulement au Liban, mais en Syrie aussi.
Samir savait très bien que le prix à payer pour affronter le « presque impossible » était élevé. Et pourtant, il a risqué sa vie pour briser le désespoir et ouvrir le passage vers une autre réalité.
Gisèle a donné tout son temps et toute son énergie à la même idée, au même combat. Par de grands moyens, parfois : la fondation, le prix, le festival. Et par de plus petits gestes, d’autres fois : son rire, sa joie, son élégance si belle, cette grâce dont elle savait peut-être qu’elle agaçait les assassins de Samir plus que toute autre chose.
Cette année, l’anniversaire de l’assassinat revient pour la première fois après les vingt ans. Et le monde est complètement différent.
La plupart de ce qui semblait être une réalité immuable et que Samir croyait possible de changer, contrairement à presque tous les autres, a bel et bien changé.
Bachar al-Assad et son régime appartiennent désormais au passé. Une grande part du désespoir s’est réellement brisée.
Il est vrai que l’injustice ne tombe pas avec la chute de quelques tyrans. Mais, dans bien des arènes, il semble vraiment que Samir ait gagné son pari.
Il suffit de regarder la scène d’aujourd’hui pour savoir qui a remporté la bataille.
À la fin de cet été, les amis de Samir et de Gisèle se retrouveront à Beyrouth, venus de tout le monde arabe, pour honorer, au nom de Samir Kassir, la presse libre et la mémoire de ceux qui ont refusé de céder au désespoir.
Fiers de lui.
Et fiers d’eux-mêmes d’avoir préservé son nom, et d’avoir poursuivi le chemin de Gisèle depuis Beyrouth, la ville la plus chère à son cœur.
Samir Kassir est présent aujourd’hui, plus que jamais.
Gisèle est présente aussi.
Et Beyrouth est présente. Le soleil ne l’a pas quittée, malgré le ciel souvent brumeux au-dessus d’elle, malgré la terre qui tremble sous ses pieds.
Pendant ce temps, Bachar al-Assad, lui, a disparu, de l’histoire, de la Syrie, et avant cela déjà, du Liban.
Il a abandonné tous ceux qui avaient travaillé avec lui, puis il a fui. Les gens le détestent. Ils se désolidarisent de lui à chaque occasion. Ils évitent son nom et se moquent de ses images.
Et Samir et Gisèle n’ont pas été oubliés. Ils sont là, dans les conversations des gens, dans les rues des villes, dans les plumes des écrivains, dans les sacs des étudiants.
Celui qui est vraiment mort, c’est Bachar al-Assad dans son exil. Mort sur les écrans, mort dans les discours, mort dans le regard des gens.
Le jour de la chute de Bachar al-Assad, à la fin de 2024, j’ai suivi les nouvelles de Syrie jusqu’aux premières heures de l’aube. Le sommeil a fini par me rattraper. Je me suis assoupi une heure à peine.
Puis je me suis réveillé et j’ai regardé mon téléphone.
La première chose que j’ai lue était un court message de mon frère.
Il m’avait écrit :
Car parfois, une phrase suffit pour tenir debout. Et parfois, quand l’histoire finit par lui donner raison, elle devient plus qu’une phrase : elle devient une promesse tenue.